Pourquoi la nouvelle nicotine est super addictive

e-cigarette

En bref -

  • L'homme fume depuis des milliers d'années, et la cigarette était jusqu’à récemment sa source privilégiée de nicotine, avant que les cigarettes électroniques, ou e-cigarettes, n’‘illuminent’ le paysage, supplantant la cigarette traditionnelle et lui ravissant de nombreuses parts de marché
  • Parmi les dernières nouveautés en matière d’e-cigarette, les Juuls ont tout ce qu’il faut pour conquérir une large portion du marché américain : elles sont parfumées, leurs batteries se rechargent en une heure, et elles permettent en un mot d’être « cool »
  • La société Juul a réussi à devancer ses concurrents, car sa cigarette électronique contient environ deux fois plus de nicotine que les autres e-cigarettes au format ‘tube’, et leur effet est donc encore plus puissant
  • La nicotine influe sur le développement cognitif des jeunes ; en devenant très tôt dépendants à la nicotine, les jeunes sont plus susceptibles de souffrir d'autres dépendances dans leur vie, et ils auront plus de mal à arrêter la nicotine
  • Le côté pratique des « tubes » Juul les rend encore plus populaires, car les élèves arrivent à vapoter à l’école sans se faire remarquer ; malheureusement ils n’ont aucune idée de ce à quoi ils s’exposent en termes de dépendance
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Nous connaissons tous quelqu’un qui a eu du mal à arrêter de fumer. Certains ont arrêté du jour au lendemain, d'autres ont eu recours aux patchs, mais lorsque les e-cigarettes sont apparues (des systèmes ou dispositifs électroniques qui délivrent des doses de nicotine par le biais d’une vapeur inhalée par l’utilisateur, et qui ne génèrent pas de fumée), des millions de personnes ont voulu les essayer. Leur principal attrait était leur conception innovante, qui devait permettre aux fumeurs de cigarettes de ralentir leur consommation puis, à terme, de stopper le tabac.

Les chinois ont introduit la e-cigarette sur le marché en 2004, et le Centre américain de contrôle et de prévention des maladies estime qu’en 2016, aux États-Unis, 3,2 % des adultes utilisaient une e-cigarette. Plus de 2 millions de collégiens et de lycéens en ont utilisé une au cours des trente derniers jours. Aux États-Unis, le « vapotage » a supplanté la consommation de tabac chez les adolescents, la pratique ayant connu une escalade de 900 % entre 2011 et 2015. S'agissant des jeunes âgés de 18 à 24 ans, 40 % d’entre eux n’étaient pas fumeurs avant d'utiliser le dispositif.

Le site Business Insider explique que le produit est si populaire que son utilisation a donné naissance à un verbe : on ne dit plus « fumer », on dit « juuler ». Voici comment l’entreprise a réussi à devancer ses concurrents dans un marché très compétitif : la Juul contient environ deux fois plus de nicotine que les cigarettes et autres ‘tubes’ électroniques, elle produit donc un effet encore plus puissant.

La Juul délivre bien plus que ce que ses utilisateurs en attendent

Présentée comme la « plus satisfaisante » et la plus « authentique alternative à la cigarette », la Juul revendique « délivrer un ‘hit’ de nicotine bien plus proche de celui d'une véritable cigarette, que les autres e-cigarettes ». La formule brevetée des e-liquides qui délivrent la nicotine, baptisée JuulSalts, renferme des sels de nicotine, qui se développent sous l’effet de la chaleur dans les feuilles de tabac séchées, et sont très proche de la nicotine présente dans la plupart des cigarettes. Voici ce qu’explique Rachel Becker, journaliste scientifique, sur le site The Verge :

« Ces sels de nicotine sont moins forts à l’inhalation que la nicotine « base » utilisée dans la plupart des vapoteuses classiques : c’est le même type de nicotine que l’on trouve dans le tabac séché à l’air, employé pour les pipes ou les cigares. La nicotine base peut être absorbée par la bouche, mais elle est également beaucoup moins agréable à inhaler en raison de ‘sa toxicité et de son impact physiologique (sur la gorge et la poitrine) plus élevés’, selon un rapport réalisé pour l’industrie du tabac dans les années 70. »

Les vapoteurs qui ont essayé la Juul admettent qu’elle leur apporte un ‘hit’ de nicotine bien plus fort que les autres e-cigarettes. Un ex-fumeur a constaté qu'après avoir essayé la Juul, l'habitude du vapotage est devenue « beaucoup plus difficile à perdre ». Rachel Becker rapporte le cas de Christian Mazza, vidéaste du site The Verge, fumeur pendant 15 ans qui a arrêté le tabac et a commencé à vapoter la Juul. Sa première réaction n’a pas été vraiment positive lorsqu’il l'a comparée avec les e-cigarettes à faible taux de nicotine avec lesquelles il avait commencé, mais voici ce qu’il a ressenti après quelques temps :

« Elle a en quelque sorte pris le relais, et j’ai simplement mis tout le reste de côté - la Juul est devenue mon moteur au quotidien... Je ne sais pas ce qui se produit au niveau moléculaire, mais ses hits sont beaucoup plus doux, et elle satisfait beaucoup mieux les besoins de nicotine ».

En fait, on pourrait comparer l’effet produit par les e-cigarettes classiques à celui ressenti lorsqu’on fume un cigare, l’effet produit par la Juul étant beaucoup plus proche de celui ressenti lorsqu’on fume une cigarette. Les JuulSalts facilitent l’inhalation de la nicotine. D'après le site de l’entreprise, ses e-liquides sont produits en mélangeant de la nicotine base avec de l'acide benzoïque, ce qui entraine une réaction chimique qui produit des sels de nicotine. Les cartouches de e-liquide ‘JuulPods’ contiennent jusqu'à deux fois plus de nicotine qu'un paquet de cigarettes, et elle est aussi facile à inhaler.

Pour rendre son utilisation encore plus simple, le journal The Boston Globe souligne que la batterie intégrée de la Juul se recharge via un adaptateur USB magnétique, en seulement une heure, et permet de prendre 200 bouffées, soit une journée entière d'utilisation régulière. Les recharges parfumées aux fruits, au tabac, à la crème brûlée, à la mangue et à la menthe contiennent 50 milligrammes de nicotine et dégagent une odeur si discrète qu’on peut la confondre avec un parfum léger.

Pourquoi la Juul est-elle donc si mauvaise ?

Truth Initiative, une organisation à but non lucratif qui lutte contre le tabagisme des jeunes, a réalisé une enquête qui a révélé plusieurs faits qui devraient faire réagir tout le monde, y compris les adolescents. Une fois encore, de nombreux jeunes indiquent qu’ils ne savaient pas, avant de l’essayer, que la Juul contenait de la nicotine. Une jeune fille a admis qu’elle pensait qu’elle était plus saine que la cigarette et qu’elle « ne risquait pas autant de provoquer le cancer, mais qu’il était choquant de découvrir qu'une recharge équivalait à un paquet de cigarettes. »

Le New York Times a lui aussi rapporté l’aveu d'un étudiant, après qu’il ait été réprimandé trois fois : « Je n'arrive pas à arrêter. » Le brevet du dispositif comprend des graphiques qui montrent comment ses sels de nicotine rivalisent avec une cigarette de marque Pall Mall, en termes de quantité de nicotine absorbée dans le sang. Ce seul fait est déjà troublant, mais le PDG de Truth Initiative, Robin Koval, rappelle également d’autres éléments qui ont été démontrés à propos des e-cigarettes :

  • La nicotine influe sur le développement cognitif des jeunes
  • S'ils deviennent très tôt dépendants à la nicotine, les jeunes sont plus susceptibles de développer d'autres dépendances dans leur vie future
  • Lorsqu’on est très tôt dépendant à la nicotine, il est plus difficile de s’en passer par la suite, qu’elle soit absorbée par le biais du vapotage ou d'un produit du tabac

Le site Businesss Insider souligne que s'agissant du cerveau des adolescents, sachant que son développement n’est totalement terminé que vers l’âge de 25 ans, le cortex préfrontal (la partie impliquée dans la prise de décision, le contrôle émotionnel et la régulation des impulsions), est particulièrement vulnérable. En bref, la nicotine, comme toute autre drogue, affecte davantage les cerveaux en plein développement, que ceux des adultes.

« Des imageries cérébrales réalisées sur des adolescents suggèrent que ceux qui commencent à fumer régulièrement à un jeune âge présentent une activité du cortex préfrontal nettement réduite, et obtiennent de moins bons résultats que des non-fumeurs lorsqu’ils effectuent des tâches faisant appel à la mémoire et à l’attention. »

Le Dr. Nicholas Chadi, pédiatre à l’hôpital pour enfants de Boston, explique que les modifications du cerveau provoquées par la nicotine entrainent une augmentation de la sensibilité aux autres drogues, et de l'impulsivité. Il a constaté, chez des adolescents qui vapotaient depuis seulement quelques mois, des effets tels que d’intenses envies de nicotine, et la perte de tout espoir de pouvoir arrêter de vapoter. Le Dr. Chadi évoque également une étude parue dans le Lancet, qui décrit la nicotine comme étant plus addictive que l’alcool et que les barbituriques. « Certains commencent à se montrer irritables ou à présenter des tremblements lorsqu'ils arrêtent ».

Si leurs symptômes de sevrage peuvent s'avérer moins sévères que ceux des adultes, ils peuvent apparaître chez les adolescents après seulement quelques centaines d’e-cigarettes. Une étude a montré que 85 % de ceux qui essayent d'arrêter de fumer ou de vapoter finissent par rechuter.

Le Dr. John Ross, du Brigham and Women's Hospital, consultant du blog Harvard Health, explique qu'il n’existe encore aucune donnée sur l’innocuité des e-cigarettes à long-terme, et que si elles sont « presque certainement » moins dangereuses que le tabac, la nicotine elle-même, présente dans les vapoteuses, pourrait également avoir des effets néfastes sur la santé.

« L’exposition chronique à la nicotine pourrait entrainer une résistance à l’insuline et le développement du diabète de type 2... La nicotine inhalée accélère le rythme cardiaque et fait monter la tension artérielle. La nicotine est en elle-même hautement addictive, et elle peut provoquer des changements au niveau du cerveau qui augmentent le risque d'addiction à d'autres drogues, en particulier chez les jeunes. »

Les e-cigarettes sont-elles dangereuses ?

Il est important de souligner que l’étiquetage des produits de la société Juul comporte l'avertissement de la Proposition 65 de Californie, selon lequel ils contiennent des substances chimiques connues pour provoquer le cancer, des malformations congénitales et/ou d'autres problèmes de reproduction, et que le site internet rappelle que le produit contient de la nicotine, qui est addictive.

Peut-être dans le but de compenser cela, Christine Castro, porte-parole de l’entreprise, explique qu'une équipe de recherche interne se penche sur la question de la prévention chez les jeunes afin de mobiliser les éducateurs et les parents, qu’elle propose aux écoles l’accès gratuit à son programme, et qu’elle participera même aux frais liés aux activités extra-scolaires et à la consultation de conseillers en addictologie.

Cependant, Bonnie Halpern-Felsher, docteur en psychologie du développement et professeur de pédiatrie à l’école de médecine de l'université de Stanford, est d'avis que ni les entreprises de l’industrie du tabac, ni celles qui produisent des dispositifs d'administration de nicotine, ne devraient participer aux activités de prévention contre leurs propres produits.

Lors d'une recherche réalisée à l’université d’état de Portland, les vapeurs de 11 cigarettes électroniques différentes ont été ‘pompées’ dans une seringue, afin d’examiner les liquides et les aérosols produits par trois d’entre elles. Les parfums « mélange de fruits » et « crème brûlée » étaient les plus fortement dosés en nicotine, mais étaient proches des taux de nicotine base les plus bas.

Seul un liquide baptisé « Placide » présentait un taux de nicotine base, et un taux de nicotine global, plus bas. En substance, « Juul offre un effet de nicotine plus puissant dans un emballage plus agréable que les autres produits testés par l’équipe. » L'un des professeurs de chimie qui a participé à l’étude baptisée Juul, explique que c’est une arme à double tranchant :

« Si vous n’avez jamais fumé et que vous essayez la Juul pendant quelques jours, c’est la parfaite recette de l'addiction. Vous pourriez rendre dépendant quelqu’un qui n'a jamais fumé - mais, pour quelqu'un qui est dépendant à la nicotine, cela pourrait être une façon d'arrêter le tabac. »

Par ailleurs, il est important de comprendre qu’en fumant une cigarette électronique, vous risquez à chaque bouffée de vous exposer à de dangereuses substances chimiques ainsi qu’à des métaux lourds toxiques associés au cancer, aux maladies cardiaques et aux AVC. D'autres toxines ont été détectées dans les vapeurs de e-cigarettes, telles que du diacétyle, du formaldéhyde, du diéthylène glycol, des nitrosamines spécifiques du tabac, et des radicaux libres hautement réactifs. Dans la fumée des cigarettes traditionnelles, ces radicaux libres hautement réactifs sont associés au cancer, à la maladie pulmonaire obstructive chronique, et aux maladies cardiaques.

Le vapotage avec la Juul : que faut-il retenir ?

Une étude publiée dans la revue PLOS One indique que les adolescents qui vapotent ont deux à sept fois plus de risques de passer au tabac. Par ailleurs, si les experts indiquent que le vapotage peut représenter une porte d’entrée vers le tabagisme traditionnel, un porte-parole de la société Juul affirme qu'aucun lien de causalité n'a été établi entre l’utilisation d'une cigarette électronique et le tabagisme.

Fait intéressant, l'académie nationale scientifique collective des États-Unis ne s’est pas exprimée sur la possibilité que le vapotage puisse être plus efficace, pour aider les gens à arrêter de fumer (quand 70 % des fumeurs adultes indiquent vouloir arrêter), que les autres dispositifs approuvés par la FDA, tels que les patchs, les gommes ou les pastilles à la nicotine. Par contre, elle a récemment révélé des preuves irréfutables selon lesquelles l’utilisation des e-cigarettes entraine une dépendance.

Certains vapoteurs indiquent que lorsqu’ils ont commencé, la cigarette électronique était censée être une « transition » vers l'arrêt du tabac, mais un couple reconnait qu’il vapote toujours, deux ans plus tard, et demande « À quel moment la transition nous permettra-t-elle de nous passer totalement de nicotine ? » Nous dire de commencer par moins vapoter, c’est comme dire à un fumeur de fumer moins de cigarettes, se plaint un utilisateur de la Juul, parce que ce produit, explique-t-il, est essentiellement conçu de façon à ce que vous ayez envie de l’utiliser de plus en plus. Le bruit court que l’entreprise envisagerait de commercialiser un e-liquide moins fortement dosé, mais elle refuse de faire le moindre commentaire à ce sujet.